Du Désir au Plaisir de Changer

Aujourd’hui, s’adapter ne suffit donc plus; il faut apprendre à projeter le futur pour s’y préparer. C’est dans cette optique du changement que convergent les pratiques de la thérapie stratégique et du management du changement. L’efficacité du manager comme du thérapeute repose sur une aptitude similaire celle de favoriser les changements nécessaires chez les individus et dans les systèmes humains. Dans une société où l’évolution s’accélère et se complexifie, l’art de la prévision doit faire place à celui de la prospective pour répondre aux nouvelles exigences des individus. Bien que les hommes évoluent, leurs rapports demeurent encore archaïques; ils génèrent trop souvent des blocages et du mal-être et ne répondent pas au désir de reconnaissance et d’épanouissement de chacun. Ce décalage entre l’évolution de l’individu et la rigidité de ses rapports aux autres implique des changements dans les modes d’interaction humains, qui nécessitent l’abandon d’un certain nombre de prémisses et schémas traditionnels de pensée. Dans le domaine professionnel, comme dans la famille ou à l’intérieur d’un couple, la nature de l’autorité a changé de visage, elle ne se réduit plus au fait de commander ou de dicter, mais conduit à celui de savoir animer, mobiliser et orchestrer. Ces nouvelles dimensions de l’autorité et de la participation requièrent une nouvelle perception de l’autre, une manière différente de composer avec lui, qui passera par notre aptitude mutuelle à valoriser, à utiliser et à développer nos ressources humaines respectives.

Les deux types de changement

C’est à Gregory Bateson, figure de proue de l’Ecole de Palo Alto, que revient le mérite d’avoir apporté des éléments déterminants pour la compréhension du processus de changement. Ses apports, fruits d’une interdisciplinarité exemplaire, ont permis la mise en œuvre d’une nouvelle pédagogie du changement. Bateson distingue deux types de changement dans les systèmes humains: le changement qui intervient à l’intérieur d’un système, qu’il nomme le changement 1, et le changement qui affecte et modifie le système lui-même, qu’il appelle le changement 2.

le changement 1 : l’homéostasie

Le changement 1 est celui qui permet au système de maintenir son homéostasie, son équilibre : la modification s’opère simplement au niveau des éléments du système. L’homéostasie d’un système réside dans son aptitude a exercer des phénomènes auto correcteurs sur les éléments internes ou externes qui menaceraient son équilibre. La boutade, « plus ça change et plus c’est la même chose », que l’on entend fréquemment dans les cafés et les cantines au sujet des mesures prises par la direction d’une entreprise ou d’un gouvernement, traduit parfaitement combien les changements opérés n’aboutissent qu’à des solutions de niveau 1: solutions qui, précisément, contribuent à enclencher des mécanismes régulateurs, dits homéostatiques car ils maintiennent le système cri son état. Ainsi nous-même tentons-nous le plus souvent, sans le savoir, de changer les choses en aboutissant « toujours à la même chose ». Cependant ce changement par rétroaction est insuffisant dans certains cas. En effet, lorsqu’un système humain ne parvient plus à réguler ses échanges par ses mesures habituelles d’autocorrection et d’ajustement et lorsque les « solutions de bon sens » créent un peu plus de permanence, il entre alors en crise cela signifie qu’au sein du système, des changements d’un autre niveau, le niveau 2, s’imposent et que, s’ils ne sont pas introduits, le système tombe malade.

Le changement 2: l’évolution

Le changement 2 se caractérise par le fait que c’est le système lui-même qui se modifie ou qui est modifié. Pour reprendre des métaphores empruntées à Paul Watzlawick, le changement I s’apparente à l’action du thermostat qui régule la température en fonction des variables thermiques ou encore à celle de l’accélérateur de la voiture qui permet d’aller plus vite mais en conservant le même régime, alors que le changement 2 correspond à une intervention sur le levier de vitesse qui, modifiant alors le régime de la voiture, la fera passer à un niveau supérieur de puissance. Ainsi face à une côte très abrupte (changement de contexte), Si le conducteur ne faisait qu’accélérer « un peu plus », il n’effectuerait qu’un changement de niveau 1, solution qui amplifierait le problème car sa voiture (imaginons une petite cylindrée), un pet, plus a court de puissance, avancerait de plus en plus difficilement et finirait sans doute par caler Dans cet exemple, la solution consistant à changer de vitesse pour modifier le régime du moteur correspond précisément à un changement de niveau 2.

L’accès au changement 2 dans un système humain nécessite que les règles qui le régissent subissent des transformations. Et cette modification des règles d’un système humain relève, comme nous le verrons dans les chapitres suivants, d’une reconstruction de la réalité, d’un changement de prémisses, voire d’hypothèses de base ou de présupposés. Ce changement 2 sur lequel l’équipe de Palo Alto s’est particulièrement mobilisée est celui qui nous intéresse ici en premier lieu.

Tout changement résulte d’un apprentissage

La mise en œuvre d’un changement 2 implique nécessairement un processus d’apprentissage, lequel portera sur un changement de prémisses, d’attitudes mentales qui produiront en retour un changement dans le système. Si « nous sommes ce que nous avons appris », nous pouvons évoluer en apprenant encore et toujours, et surtout en pratiquant ce que nous avons nouvellement appris. Tout changement résulte soit de l’acquisition de connaissances nouvelles soit d’une reconstruction de la réalité cet apprentissage peut être conscient ou inconscient, de nature cognitive, technique ou comportementale.

Les trois niveaux d’apprentissage selon Bateson

Là encore, Bateson a mis en lumière comment s’opère l’apprentissage. Ses apports se sont révélés très utiles aux praticiens de la thérapie brève pour mettre en œuvre de nouvelles stratégies susceptibles de favoriser le changement. Bateson distingue quatre niveaux d’apprentissage entre lesquels il dégage une notion essentielle, celle de la discontinuité.

Le niveau O

Le niveau 0 de l’apprentissage correspond à l’arc réflexe et désigne tous les cas où un même stimulus provoque systématiquement une même réponse c’est, par exemple, le mouvement qui nous fait instinctivement retirer notre main d’une source de chaleur trop vive.

Le niveau 1

Le niveau 1 fait référence au conditionnement ; il évoque la célèbre histoire du chien de Pavlov. L’apprentissage y correspond à un changement dans l’apprentissage O: en effet le chien, qui n’avait pas te réflexe instinctif de saliver au coup de sonnette, va apprendre à saliver lorsque la sonnette tinte ; et si le contexte du coup de sonnette ne change pas, le chien, lui, a appris à modifier une fois pour toutes sa réponse lorsqu’il l’entendra.

Le niveau 2

Au niveau 2 de l’apprentissage, il n’y a plus simplement apprentissage d’une réponse systématique à un stimulus, mais transfert du même apprentissage à d’autres contextes. Le sujet apprend a apprendre il est capable de transposer ce qu’il a appris. L’apprentissage de type 2 s’apparente au processus classique de généralisation, que nous utilisons tous lorsque nous unifions des contextes apparemment différents : par exemple, Si j’ai appris à conduire une voiture, je peux par la suite conduire n’importe laquelle. Les comportements humains, qui sont à la base de la socialisation de l’individu, peuvent être considérés comme des apprentissages de type 2.

Le niveau 3

Atteindre l’apprentissage 3 relève du domaine de la psychothérapie, du développement personnel et de la conduite du changement en entreprise. L’apprentissage 3 est un indicateur de performance des formations au management, à la communication, à la conduite du changement qui visent une transformation des mentalités et des comportements : tel devrait être l’objectif prioritaire des formations au management en entreprise. En effet, seul l’apprentissage 3 permet à un système d’accéder au niveau 2 de changement, alors que l’apprentissage 2 au contraire maintient le système en l’état en renforçant son homéostasie. L’apprentissage 3 consiste à modifier les prémisses qui ont gouverné les apprentissages de type 2 pour générer ensuite des comportements nouveaux plus adéquats. Selon Bateson, l’individu a besoin d’accéder au niveau 3 d’apprentissage lorsque des contradictions, des inadéquations, des souffrances et des blocages ont été engendrés par des apprentissages de niveau 2. Ainsi lorsque les apprentissages de niveau 2 deviennent inopérants pour l’individu, sources d’enfermement, d’échecs et d’insatisfactions, celui-ci a besoin d’apprendre à changer ses habitudes acquises par l’apprentissage 2, c’est-à-dire à réorienter ses comportements dans des contextes plus appropriés.

Par exemple, Si un individu se comporte de manière agressive dans tous les contextes où il est contrarié, et Si son agressivité systématique lui porte préjudice, alors il a besoin de passer à un apprentissage de type 3. Celui-ci consistera à lui permettre de limiter l’usage de son agressivité aux situations où celle-ci s’ avère pertinente savoir être agressif est utile dans certains cas. Mais la mise en œuvre de l’apprentissage 3 par lui-même est beaucoup plus délicate car elle relève d’une réinterprétation de la réalité et non de l’effort ou de la volonté. En effet lorsqu’un apprentissage de niveau 3 s’est accompli chez un individu, il s’est produit spontanément, involontairement, intuitivement. Le plus souvent il résulte d’un événement Si important dans la vie de celui-ci qu’il génère simultanément un changement automatique de sa vision du monde.

L’apprentissage 3 s’accompagne nécessairement d’une redéfinition de soi-même et, en conséquence, de ceux impliqués dans la situation interactionnelle problématique. Comme nous le verrons, l’apprentissage 3 résulte d’une nouvelle construction de la réalité Il est le fruit d’un recadrage qui en libérant la dimension créative de l’individu générera d’autres réponses, plus appropriées. Les créations artistiques, de même que les grandes découvertes scientifiques, relèvent de l’apprentissage 3.

Toutes solutions issues d’apprentissages 2 vont à l’encontre d’une évolution en générant des changements de niveau 1, niveau qui précisément maintient les situations et renforce l’homéostasie des systèmes. Les multiples réformes dans l’Education nationale, les divers remèdes au chômage toujours croissant, les mesures pour réduire les dépenses de santé témoignent de l’inefficacité des solutions de niveau 2 pour générer le changement dans un système.