Une vie meilleure

Chacun de nous souhaite une vie meilleure. Ce serait étrange d’entendre quelqu’un dire : ‘J’ai très envie de me créer un futur misérable. J’espère que la vie de mes enfants sera gâchée. J’aimerais manger des trucs pourris, me fâcher avec mes amis, et vivre dans les bas-fonds’.
Nous pouvons définir une vie meilleure de différentes manières, mais une part de notre humanité consiste à préférer grandir, progresser, réaliser ses espérances, s’amuser, devenir plus.
Préférer le plaisir à la souffrance est un don. Lorsque des événements ont été pénibles, nous pouvons passer plus de temps à alléger le poids des problèmes qu’à réaliser nos espoirs, nos rêves et nos aspirations. Mais que nous soyons poussés par les vagues ou guidés par les étoiles, notre direction préférée est la progression.
Bien sûr, tout ce que nous faisons n’a pas forcément de conséquences positives. Parfois on dirait que les gens font des choix qui les éloignent de leur accomplissement plutôt que de les en rapprocher. Mais en définitive, tout ce que nous faisons est au service d’une intention positive, même si le choix des moyens pour la satisfaire est inadéquat.
Cette soif d’une vie meilleure est si forte que, non seulement nous tentons de l’atteindre à titre personnel, mais que nombreux sont ceux qui passent leur vie à aider les autres à l’atteindre. Un grand nombre de travailleurs sociaux, thérapeutes, et conseillers aident des gens à surmonter des obstacles. Et une armée de coachs et de consultants aide des individus et des organisations à définir et atteindre leurs objectifs. Des professeurs, des conférenciers et des entraîneurs travaillent dur pour aider des gens à développer de nouvelles compétences. Une grande part du travail de la profession médicale, des managers, des administrateurs et des dirigeants civiques et politiques consiste à aider des gens à dépasser leurs difficultés et réaliser de nouvelles possibilités. Chaque médecin ou infirmière est en partie psychologue, chaque enseignant conseiller, chaque chef d’entreprise coach, chaque prêtre ou religieux conseiller, et chaque politicien a quelque chose d’un consultant. Même dans nos relations personnelles, nous nous retrouvons souvent en position informelle de ‘sage-femme’ vis-à-vis d’un choix difficile ou d’une transition. Ceci vaut également dans les familles, où les parents et les grands-parents aident à la croissance et au développement de leurs enfants et petits-enfants, souvent bien longtemps après que ceux-ci soient devenus des adultes indépendants.

Bien sûr le processus de développement et la manière de le soutenir sont tellement mystérieux et complexes que, pour les professionnels, il faut des années de pratique pour sentir qu’ils possèdent un modèle d’une richesse, d’une profondeur et d’une subtilité suffisantes pour accompagner, avec aisance et confiance, les autres à des moments difficiles de leur vie.
Les approches des processus de développement varient tellement qu’il est difficile de les concilier. D’un côté, par exemple, nous avons les approches de ‘thérapie brève’ qui tendent à apporter une solution rapide à des défis spécifiques. De l’autre, nous avons la notion d’années d’analyse pour comprendre et réaligner les structures et les fêlures profondes de la psyché.

L’art de vivre

Bien que notre expérience dans la formation, le coaching, la consultance et le mentoring nous prédispose à accentuer le côté professionnel du développement personnel, nous accordons beaucoup de sens au fait que ce livre soit un manuel dans l’art de vivre.
Notre objectif est d’aider ceux qui voudraient améliorer leur efficacité – et ceux qui les aident – à avoir plus de succès dans le domaine choisi, d’une manière à la fois respectante pour leurs besoins personnels et pour les exigences du contexte. Nous aimerions que ce livre aide les gens à devenir plus dynamiques et plus capables, mais avec une certaine sagesse.
De nombreux livres et séminaires édifiants, s’adressant à ceux qui espèrent trouver le succès, provoquent un déséquilibre en stimulant les gens à tirer parti au maximum de leurs ressources limitées, sans respecter une écologie plus vaste. Dans ces pages, nous envisageons quelque chose de plus global – une manière d’être qui soutienne une action pleine de succès, en accord avec une structure de développement dans un environnement plus vaste.
Nous aimerions que les gens puissent allier performance et bien-être à un niveau élevé.
C’est la clef de l’art de vivre.
L’art de vivre présuppose une synergie intime entre ‘performance’ et ‘alignement’. La performance se situe dans le royaume de l’action. Qui que nous soyons, nous nous réalisons principalement dans et par ce que nous faisons. Mais la qualité et l’efficacité de nos actions dépendent de notre relation non seulement avec nous-même, mais également avec notre environnement.
Si nous nous focalisons uniquement sur la performance, nous avons de fortes chances d’être en déséquilibre avec nous-même et notre environnement. Si nous nous focalisons uniquement sur l’alignement interne, nous avons de fortes chances d’être inefficaces.
Lorsque la performance rencontre l’alignement, ce que nous faisons nourrit et sous-tend qui nous sommes, alors que notre être inspire ce que nous faisons, assurant grâce et efficacité dans l’action.
Il existe une grande différence entre notre performance rencontrant notre alignement et l’inverse. Lorsque l’alignement rencontre la performance, nous avons les capacités d’un acteur accompli qui assume son rôle avec conviction. Dans la vraie vie, lorsque l’alignement est au service de la performance, la substance est perdue. L’alignement, dans ce sens, précède la performance.
S’il y a pénurie de leadership de pointe aujourd’hui dans le monde, c’est parce que la performance prédomine. Les leaders du marché et les spécialistes de la présentation sont plus aptes à amener de l’alignement dans la performance que l’inverse. Les politiciens moyenâgeux sont devenus la règle dans de nombreux pays. Résultat, la patine prévaut et la substance manque, au détriment presque général d’un leadership de principe.

Un pattern plus profond

De temps en temps, des choses étranges se produisent. Une coïncidence surprenante, une chance inattendue ou quelque timing imprévu peut nous surprendre. Nous entrons dans un restaurant et s’y trouve LA personne que nous voulions rencontrer ou que nous voulions éviter. Ou le téléphone sonne juste au moment où nous pensions à un vieux copain, qui nous appelle, comme tombé du ciel. Dans ces moments, nous pouvons nous demander : s’agit-il d’une coïncidence intéressante ou cela cache-t-il un mystère plus profond, une structure cachée derrière les événements ?
Nous pouvons  rejoindre Baudelaire dans un monde de mystérieuses correspondances, comme il l’évoque dans les lignes ci-dessous :

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Ou bien nous pouvons nous enfermer dans une forteresse de rationalisme, dans laquelle tout peut être expliqué de manière logique.
Les deux perspectives peuvent être attirantes. Et les deux peuvent nous tromper. L’une nous conduit à la pensée magique d’un enfant ou d’un être simple, qui n’a pas encore compris les principes de base de la causalité. L’autre tue la beauté et la poésie de la vie, réduisant notre sens du magique et du sacré à un rationalisme ennuyeux dans lequel les moments merveilleux deviennent ‘pures coïncidences’ ou ‘juste de l’imagination’.
En Occident, il est naturel de choisir la perspective de l’esprit rationnel. Nous pensons volontiers à nous-même comme des sois séparés, distincts l’un de l’autre et de la nature, capables de penser de manière objective au monde qui nous entoure. Cette manière de penser est importante. La progression du monde de l’enfant, fait d’un mélange de projections et de fantasmes sur les autres, vers celui de l’adulte rationnel, qui peut penser d’une manière scientifique, est ardue et ne doit pas être oubliée.
Mais, en même temps, nous ne sommes pas réellement séparés les uns des autres, ni du monde plus vaste. Nous faisons inévitablement partie d’une structure plus vaste. La poésie et le fantasme, l’espace pour les rêves et l’imagination, sont très importants. Notre sens de la beauté et de l’émerveillement n’est pas uniquement l’ingrédient essentiel au sentiment de complétude, de richesse et de joie profonde, il est une ouverture à une sensibilité particulière grâce à laquelle nous nous connectons à une structure plus vaste. Il participe à la manière dont nous nous alignons sur les courants subtils de la vie. Il est un moyen par lequel nous devenons conscients de la manière dont les choses se développent, ce qui nous permet d’avoir l’intuition de réponses appropriées, et donc de vivre avec sagesse et discernement, en choisissant le meilleur moyen d’action et en réduisant les erreurs, sources si faciles de blessures.
Il existe, et nous le proposons, une importante voie médiane entre la pensée rationnelle et la pensée magique, qui respecte la majesté et le mystère de la vie, sans régresser vers la superstition ou une pseudo spiritualité insipide. Cette voie implique la conscience de ce que nous appelons « la voie du développement », le pattern de transformation à l’intérieur, à l’extérieur et entre nous.
La manière dont les choses se passent est importante. Il existe un pattern de vie plus vaste. Nous faisons inévitablement partie de celui-ci, dans lequel toute chose est interconnectée, évolue et se développe de manière propre, au sein du « tout ». Le « tout » se développe et évolue également dans et par ses parties.
Nos vies ont une structure, une cohérence, et un timing, qui fait de chacun de nous une histoire à raconter, un processus ayant sa propre cohérence et sa propre signification, se développant de lui-même et pour lui-même. Nos vies ont un rythme, une forme, une structure qui rend notre évolution et notre développement aussi naturels que la croissance d’un enfant jusqu’à l’âge adulte, ou la transformation d’une graine en une plante. Cette forme ou cette structure ne devient souvent claire que rétrospectivement.
De ce point de vue, tout événement dans nos vies est juste, comme il doit l’être. Nous et le monde sommes parfaits tels que nous sommes, nous faisons simplement partie du pattern général de développement.
Ceci devrait normalement nous inviter à accepter les choses telles qu’elles sont, ici et maintenant. Et d’ailleurs une part importante des choses qui sont parfaites telles quelles correspond à notre aspiration profonde à une « vie meilleure ». Nous espérons inévitablement un plus grand bonheur et du succès pour nos proches. Nous souhaitons que notre monde devienne « un lieu meilleur » dans lequel il y aurait plus d’amour et moins de conflits et de cruauté.
Notre aspiration à ce que les choses soient différentes découle de leur état actuel. Ceci fait partie du processus même de développement que nous observons dans la croissance des systèmes vivants, dans les structures d’évolution du monde naturel, et dans l’histoire de notre propre vie.
Dans notre quête naturelle d’amélioration de nos vies, des conditions de notre famille ou de notre société, il y a à la fois une sagesse implicite et pas mal de stupidité. D’un côté, nous manifestons et exprimons simplement la tendance intrinsèque de la vie à évoluer et se développer, pour s’élever et se déployer au-dessus du chaos. De l’autre, nous pouvons nous retrouver à nager contre le courant. Souvent, nous ne respectons pas notre propre rythme ou celui de la nature, et nous découvrons que les choses que nous voulons changer restent telles quelles, alors que les choses que nous souhaitons constantes changent mystérieusement.
Le défi auquel nous faisons face est comment nous aligner sur le pattern plus profond de notre vie, pour être le plus possible en accord avec l’histoire qui se déploie à l’intérieur et à travers nous. Alors nous pouvons apprécier un sentiment sous-jacent de paix, et participer pleinement à tout ce qui arrive dans notre vie.
La vie nous invite et nous pousse à apprendre. Ce qui est à la fois le plus simple et le plus confrontant à apprendre est comment trouver un équilibre entre être réceptif à la structure émergeante des événements en nous et autour de nous, tout en participant proactivement, avec énergie et engagement, à la formation de cette structure. La relation la plus confortable que nous pouvons entretenir avec le processus inévitable et irrésistible de développement tient dans un équilibre subtil entre recevoir et initier. La voie du développement ne signifie pas suivre ce chemin, ou s’en tenir à côté, mais faire ‘un’ avec lui, parfois recevant, parfois initiant, comme les choses se présentent, au bon moment.
A Bali, où la majeure partie de ce livre a été écrite, on appelle cela « dharma ». Dharma est le point d’articulation entre des tendances opposées et complémentaires, l’une forte, « Vishesh », l’autre douce et réceptive, « Suksma ». Vivre en accord avec Dharma c’est trouver ce subtil point d’équilibre, où nous sommes réceptifs mais pas passifs, actifs mais pas oublieux de l’image plus vaste. C’est le centre de la danse de la vie.

La danse fournit une analogie utile. Certains danseurs disent que, dans un ballet, ils expérimentent le fait que la chorégraphie dans son ensemble se développe de manière naturelle et irrésistible. A chaque point, le corps sait comment répondre, parce que ce qui arrive fait partie d’un flux inévitable. Lorsque le danseur forme un tout avec ce flux naturel, le processus entier se fait naturellement et sans effort.
C’est également important pour une vie bien vécue. La danse de la vie a une chorégraphie intrinsèque et subtile. Notre apprentissage et notre expérience nous poussent vers une plus grande sensibilité à cette chorégraphie, de telle manière que nous dansons notre propre danse, tout en faisant partie intégrante du ballet.
Au plus nous restons insensibles aux structures de la chorégraphie de la vie, au plus nous vivons notre vie comme un combat. Nous trébuchons dans la danse de la vie.
En tant qu’accompagnateurs du développement, ceci nous affecte à deux niveaux. D’abord, si nous sommes en décalage avec les patterns de développement de la vie, il nous sera d’autant plus difficile de guider de manière élégante le développement du client. Nous ne serons pas alignés sur son tempo et manquerons l’opportunité de soutenir ce qui arrive ou attendrons plus que ce qui est possible. Ensuite, nous offrirons un pauvre exemple d’intégration et d’alignement nécessaire pour le développement de notre client.

Changement, stabilité et auto-transcendance

Jusqu’à présent nous avons décrit un pattern comme une constellation de différences et de similitudes qui se répète dans l’espace-temps. Cependant, il y a une différence entre le type de pattern offert par une nappe à carreaux et celui offert par une rose.
Les structures de la nature sont rarement statiques. Elles reflètent une tension créatrice entre les tendances à l’uniformité et les tendances à l’altération et la différenciation. Nous ne pouvons donc pas décrire les structures de la nature uniquement en termes de similitude et de différence, mais en termes d’une relation dynamique entre la stabilité et le changement. Nous observons ces tendances jumelles présentes à chaque niveau de la nature. Les atomes, les molécules, les cellules, les créatures, les personnes et les organisations tendent tous à maintenir leur unité, tout en répondant et en s’adaptant à leur contexte.
En tant que coachs et consultants, nous sommes particulièrement sensibles à ces tendances jumelles à la stabilité et au changement. Les personnes et les organisations ont besoin de stabilité pour maintenir leur cohérence mais se trouvent également tiraillées à s’ajuster et à changer – stimulées parfois de l’intérieur, parfois de l’extérieur. Gérer la relation entre la tendance au changement et la tendance à la stabilité devient crucial pour le bien-être des individus, des couples, des groupes et des organisations. Trop de changement et le système entier peut se disloquer. Trop peu de changement, et il peut devenir stagnant et mal adapté à son environnement.
Le père de Jan (Ardui) est mort quand ce dernier avait onze ans. Jan remarqua que le décès de son père représentait un changement abrupt dans le système familial. Certes à de nombreux aspects, les choses ont continué à être comme elles étaient. Son père restait très présent dans la famille. Bizarrement, il a semblé à Jan que son père devait mourir physiquement  pour que le système familial se maintienne dans son ensemble. Parfois, le changement est nécessaire à la stabilité, et le contraire est vrai également.

La relation entre la stabilité et le changement, bien qu’omniprésente, n’explique que partiellement l’évolution des systèmes vivants. Dans les patterns complexes de la vie, nous observons une téléologie inhérente auto-élaborée dans l’interaction entre les tendances à la stabilité et celles au changement. L’interaction des patterns de stabilité et d’adaptabilité, ce que Ken Wilber appelle « agencement » et « communion » (autoperpétuation et relation), n’est pas complètement hasardeuse ou arbitraire. C’est pourquoi des écrivains comme Whitehead ont mis l’accent sur la créativité inhérente de notre univers, alors que Jantsch a décrit les systèmes naturels comme « auto-transcendants ». L’auto-transcendance reflète une sorte d’intelligence intrinsèque faisant en sorte que  l’interaction de la stabilité et du changement tende vers la transformation créatrice.

Cette tendance à l’auto-transcendance apparaît dans la nature. Les structures complexes de la nature ont une tendance inhérente à s’accomplir et à se dépasser. Le noyer, par exemple, vit et croît. En observant une noix, on peut dire à quoi l’arbre adulte ressemblera, mais on ne peut savoir exactement à quoi ressembleront les feuilles et les branches. Cet arbre illustre une relation dynamique entre les tendances aux changement et les tendances à la stabilité. Il se développe, évolue, s’adapte à son environnement, tout en restant intrinsèquement le même dans son appartenance à la famille des noyers. La relation entre la stabilité et le changement est toujours potentiellement auto-transcendante. L’auto-transcendance guide le processus qui conduit la graine à se dépasser pour produire une pousse, la pousse s’élargissant en racines et branches, et éventuellement produisant des fruits. L’auto-transcendance mène l’arbre à la maturité, la vieillesse et la mort, rendant en retour ses éléments au monde dont il est issu.
L’auto-transcendance joue à plusieurs niveaux un rôle important dans nos vies. Par exemple, l’un des auteurs (Jan) a un jour été sollicité pour effectuer un travail de thérapie avec un jeune homme de 25 ans, qui avait passé quasi 5 ans dans un hôpital psychiatrique. Après avoir exploré certaines des causes de sa dépression nerveuse, Jan sentit que quelque chose le maintenait dans cet état relevant de la psychiatrie. Aussi décida-t-il d’inclure les parents dans le processus. Il les trouva démunis, désespérés et perdus. Il s’avéra que la dépression nerveuse de leur fils avait commencé deux mois après leur retraite. Avant leur retraite, ils étaient préoccupés par le fait de n’avoir plus de travail et plus de rôle important à jouer dans le monde. En parlant de cette perte de sens, le fils réalisa avec surprise que sa maladie leur avait donné un nouveau but. Sa dépression nerveuse, son traitement et ses besoins les avaient occupés constamment. Les parents réalisèrent également qu’ils avaient accepté le nouveau rôle offert par leur fils.
A partir de là, le couple a commencé à chercher ce qui les connectait l’un à l’autre et leur donnait un but – à la fois comme individus et comme couple. Auparavant, leur activité professionnelle constituait leur but. Cette nouvelle approche les aida à transcender leurs vieux schémas et apprécier la vie par plaisir. Au début, leur fils y répondit de manière agressive, tentant de les ramener à leurs vieilles responsabilités. Le changement opéré par ses parents l’obligea également à modifier ses vieux schémas.

L’auto-transcendance se manifeste souvent par un décalage surprenant lorsque qu’il y a une interruption dans la relation entre la stabilité et le changement.  Dans la relation d’aide, des moments de pause, de vide, ou de silence (lorsque les schémas habituels sont interrompus) fournissent un espace bienvenu dans lequel quelque chose de nouveau peut émerger.
Souvent nous ressentons la qualité de l’auto-transcendance lorsque nous nous accordons à la partie en croissance des systèmes vivants, qu’ils soient arbres, gens, ou organisations et groupes. Ce n’est pas un processus intellectuel, plutôt une sorte d’énergie à l’intérieur du système dans lequel nous sommes impliqués.
L’auto-transcendance ne se manifeste pas seulement au niveau d’un membre individuel d’une espèce ou d’un système, elle apparaît également dans des groupes entiers et des classes d’un système. Un arbre est un organisme autonome, ou comme Francisco Varela l’appelle, un organisme « auto-poïétique ». En même temps, il appartient à une communauté d’arbres en processus constant d’adaptation aux changements d’environnement. Son rejeton  offre des possibilités qui peuvent transcender sa propre capacité à faire face à un environnement changeant. Si l’arbre était éternel, cela limiterait radicalement la capacité de son espèce à se transcender.
Curieusement, l’auto-transcendance se reflète à la fois dans l’expansion de l’identité et dans sa sublimation. Au travers de la nature, nous trouvons à chaque niveau que les éléments simples s’intègrent à des structures plus complexes, dans lesquelles de nouvelles possibilités émergent. Les particules subatomiques forment des atomes. Ceux-ci, à leur tour, se combinent pour former des molécules dans lesquelles ils transcendant leur identité, tout en continuant à exister en tant que partie d’une nouvelle structure. Celle-ci a des propriétés que nous ne pouvons pas prédire à partir de ce que nous savons des éléments séparés. De manière similaire, des molécules se combinent pour former des cellules vivantes, dans lesquelles leur identité est à la fois intégrée et transcendée.
Les cellules, à leur tour, s’unissent pour former des organes et des organismes plus complexes. La complexité biologique croissante permet une sensibilité et une sophistication mentale plus grandes, jusqu’à ce que nous trouvions les structures autoréflexives de l’organisation mentale caractéristique de notre espèce. En tant qu’individus, nous entrons également dans des relations qui nous dépassent. Ce que nous pouvons perdre en singularité est compensé par des apports au  niveau collectif. C’est déjà vrai au niveau du couple, qui sacrifie une forme de liberté individuelle pour apprendre à apprécier un partnership.
Dans le monde moderne, nous transcendons les limitations individuelles pour un bénéfice économique mutuel avec des réseaux d’organisations impliquant une collaboration entre des centaines de milliers d’individus – comme dans notre système global de télécommunication, qui relie de grandes sociétés et organisations de nombreux pays différents. Cet énorme effort coopératif soutient à son tour la créativité collective dans presque tous les domaines en permettant aux gens de communiquer rapidement par le téléphone ou l’email, où qu’ils soient.

L’interaction auto-transcendante entre la stabilité et le changement que nous observons partout dans la nature fait de cet univers une vaste arène dans laquelle des patterns émergent et se développent. Des atomes aux académies, des leptons aux organisations d’apprentissage, auto-transcendance, stabilité et changement se manifestent par une création de fond en comble et d’un bout à l’autre. Le développement d’individus, de structures sociales, et de systèmes naturels peut être décrit dans les termes des mêmes patterns essentiels.
Ces patterns, Koestler (et Wilber après lui) les ont appelés « holons » (choses-processus avec leur propre intégrité et cohérence observables). Les holons sont en relation avec d’autres touts, dont ils peuvent devenir partie. Ces patterns sont génératifs. Leur apprentissage et leur créativité semblent implicites. Leur auto-transcendance inhérente donne un élan et une direction à un processus dans lequel, en même temps, le mystère autoréflexif de la vie doit presque inévitablement apparaître, se développer et se surpasser.
Nous appelons ces patterns « génératifs », à cause de leur créativité inhérente. Dans la relation entre la tendance au changement et la tendance à la stabilité, la possibilité que quelque chose de différent et d’inattendu émerge est toujours présente. Les patterns génératifs, comme les holons de Wilber, peuvent être envisagés à la fois comme touts et parties. Ils ont leur propre cohérence et autonomie. Ils sont inclus dans des systèmes plus vastes, dans lesquels leur identité propre peut être transcendée quand ils participent à des niveaux d’organisation plus élevés.
Dans l’histoire remarquable qui mène des électrons et quarks à la famille des nations, la Nature semble en subtil équilibre entre le rien et le trop. Les structures auto-organisées de la nature ne sont pas aléatoires, mais ne semblent pas prédéterminées on plus. Dans l’interaction auto-transcendante entre la stabilité et le changement manifeste à chaque niveau de la création, l’Univers apparaît comme un énorme, peut-être ultime, pattern génératif.

Changement

De nombreuses approches du développement humain attachent une grande importance au changement. Des gens peuvent avoir envie de changement dans leur vie – en particulier s’ils sont insatisfaits de leur travail, de leur partenaire, de leur environnement, ou d’eux-mêmes. Le besoin de changement peut devenir une constante dans la vie des organisations, des familles et des individus. Cependant, le changement et la stabilité forment un couple de tendances indissolubles nécessaires à tout système vivant pour survivre et s’épanouir. Ces deux qualités jumelles assurent souvent à nos attentes vis-à-vis du changement une tendance contrebalancée à rester identique. La résistance au changement est une manifestation commune de l’interaction entre deux tendances. Une personne, une famille ou une entreprise peut demander de l’aide pour changer. Mais c’est peut-être également une manière de demander à rester telles qu’elles sont.
Dans des systèmes complexes, les tendances à la stabilité et au changement interagissent sur différents niveaux à la fois. Par exemple, lorsqu’une personne déménage à l’autre bout du pays pour un nouveau job, le mouvement physique se fera souvent très vite. S’installer, s’ajuster, s’enraciner dans une nouvelle région prendra plus de temps. Un changement à un niveau est contrebalancé par une plus grande stabilité à d’autres niveaux, alors que les changements à ces niveaux seront assimilés graduellement.
Des choix délibérés impliquant un changement peuvent donc être faits uniquement lorsque nous acceptons – consciemment ou inconsciemment – certains éléments de stabilité qui peuvent aider à maintenir l’équilibre dans le système. Par exemple, lorsqu’un couple se marie, les deux personnes choisissent un changement radical dans leur vie personnelle et leur position sociale. Devenir un couple stable requiert certains moyens dans lesquels le caractère unique du passé familial, de la carrière, des intérêts et du pattern de développement de chaque partenaire peut avoir sa place.
Souvent nous ne choisissons pas le changement, ou bien nous croyons que nous n’avons aucun choix. Des gens se convainquent eux-mêmes qu’ils doivent changer, pour un tas de raisons – pression de la famille, des amis, des collègues, des employeurs ou simple frustration, etc. Le besoin de changement apparaît souvent être le fruit de circonstances extérieures, comme des événements externes ou une histoire ancienne qui interfèrent avec notre désir d’obtenir ce que l’on veut. Dans ce cas, nous sentons que notre équilibre dynamique a été perturbé et nous entamons un processus d’ajustement aux circonstances extérieures ou à nous-mêmes, afin de retrouver un équilibre antérieur. Le changement cesse d’être quelque chose que nous désirons, mais une manière de rétablir la cohérence de notre propre système. En ce sens, le besoin de changement est déclenché par une différence ou une modification hors de notre contrôle que nous tentons d’importer dans notre champ de contrôle. Ce processus peut faire de notre vie un champ de bataille, que nous nous battions avec une part de nous-même (la plupart du temps considérée comme quelque chose qui n’est pas réellement ‘nous’) ou avec quelqu’un ou quelque chose à l’extérieur de nous-même.
La beauté du changement réside dans l’art du contrôle. C’est un art d’être proactif dans les domaines où à la fois notre influence et notre processus d’assimilation sont possibles et désirables. Le changement devient désagréable lorsque nous voulons à tout prix, de manière inappropriée, avoir le contrôle – lorsque nous nous forçons, nous, les autres ou la nature à faire exactement ce que nous voulons. Alors nous nous retrouvons à nous battre contre les moulins à vent. Il existe une prière populaire qui dit « Dieu, donne-moi la force de changer les choses que je peux changer, la volonté d’accepter les choses que je ne peux pas changer, et la sagesse de reconnaître la différence entre les deux ». Cette prière résume ce que nous voulons dire par donner au changement dans notre vie sa juste place, et pas plus.

Le changement a sa place dans nos vies, mais également ses limites. Nous pouvons changer la position d’un rocher dans une rivière, la décoration de notre maison, ou le rythme de notre cœur. Ces exemples suggèrent deux types de changement : changement de contexte et changement dans nos schémas de comportement. Nous tentons un changement contextuel et comportemental lorsque nous percevons en quoi les éléments de notre expérience nous affectent et sont soumis à notre influence.
Lorsque nous sommes confrontés à quelque chose à l’intérieur ou à l’extérieur de nous, capable aussi bien de nous influencer que d’être influencé par nous – le processus de changement devient un sol glissant. Dans des systèmes complexes, la direction de l’influence devient circulaire. Par exemple, un parent peut essayer de contrôler le comportement de son enfant alors que l’enfant devient capable de penser par lui-même et peut également influencer ses parents. Dans de telles situations, afin de maintenir l’illusion d’une influence unidirectionnelle, nous devons annuler des parts de notre expérience. Le parent commence à nier une part de l’expérience de l’enfant et vice versa. Lorsque nous réussissons à amener un changement chez une autre personne – ou même chez nous – le processus en fait est bien plus complexe que nous ne le reconnaissons habituellement. Par exemple, entre un parent et un enfant, l’échange peut impliquer des aspects d’espoirs, de peurs, et de valeurs de part et d’autre qui peuvent être difficiles à démêler et à décrire. Si les parents disent qu’ils ont contrôlé le comportement de leur enfant, ils peuvent sérieusement se tromper sur ce qui est arrivé réellement dans le monde intérieur de l’enfant. Les motifs du consentement de l’enfant peuvent être très différents de ce que les parents imaginent. Et les effets à long terme de ce consentement peuvent être diamétralement opposés à ce que les parents avaient initialement souhaité pour leur enfant.
Lorsque nous omettons ou distordons la complexité de ce qui s’est réellement passé dans les changements que nous croyons avoir créés, nous ouvrons la porte à une grande part de laideur – comme quand nous sommes témoins de l’application sommaire de politiques d’état dans de nombreux pays. La tyrannie, la torture, les enlèvements, ou simplement l’application sévère d’une politique d’état peuvent si aisément détruire la vie de gens ordinaires. Cette laideur provient toujours d’une dislocation de la structure à laquelle nous sommes connectés.

Pour cette raison, notre relation au changement doit être sensible ou nous risquons de détruire ce que nous voulons nourrir. Un jour, une amie indonésienne nous raconta une histoire sur la mort brutale de son chien quand elle avait 10 ans. Elle était très attachée à l’animal et l’enterra dans un endroit spécial du jardin. Elle planta un arbuste à l’endroit où était enterré le chien, en symbole de leur amitié. La plante s’épanouit et bientôt elle put profiter des fleurs, qui étaient étonnamment belles. Un jour, elle eut envie d’avoir ces fleurs et le souvenir de son chien plus près d’elle. Elle décida alors de mettre la plante dans un pot et le plaça dans sa chambre à coucher, près de la fenêtre. Immédiatement la plante dépérit et, soudainement, mourut. Toutes ses tentatives ensuite pour trouver une autre plante identique échouèrent.

Nous, en tant qu’auteurs de ce livre, lorsque nous discutâmes du changement, de l’apprentissage et de l’évolution, nous fûmes surpris de réaliser que, bien que nous eussions fait l’expérience d’un grand nombre de disciplines de développement personnel dans lesquelles le changement est très désiré, depuis 10 ans que nous nous connaissions, aucun de nous n’avait tellement changé. Bien que cette découverte nous surprît, nous sentîmes tous deux que nous avions appris beaucoup. Nous pouvions également discerner une évolution chez chacun, bien qu’à de nombreux aspects, très subtile et difficile à déceler. Nous sentions l’évolution surtout dans notre propre auto-perception. Nous sentions que nous étions toujours essentiellement la même personne pour l’autre, mais nous ressentions un accomplissement et une maturation.
Le changement était difficile à identifier. Nous pouvions voir que nous avions physiquement changé en 10 ans, au point que nous aurions pu avoir un peu de mal à nous reconnaître dans la rue après une longue séparation. Nous sentions que nous avions vécu des changements importants, dramatiques même, autour de nous, dans notre travail, dans nos foyers, ou dans nos structures relationnelles et familiales. Nous avions effectué des changements mineurs dans nos schémas comportementaux. Mais d’autres changements dans des schémas basiques comme se nourrir, boire, dormir, penser, raconter, etc. se sont révélés remarquablement immuables. Notre conclusion fut que, à bien des égards, nous n’avions réellement pas changé du tout. Nous étions presque toujours la même personne, un peu plus vieux, mais affichant toujours le même type de qualités qu’au début de notre amitié, toujours aux prises avec les mêmes traits de personnalité et les tendances qu’auparavant, combattant toujours les mêmes ombres.
Lorsque nous considérions les autres – famille, amis, collègues ou clients – nous trouvions la même structure. Peu importe ce que les livres ou les experts peuvent proposer, les gens ne changent pas tant que ça. Tous les changements radicaux que nous avions parfois observés semblaient accompagner des tournants majeurs dans la vie des gens, comme une crise, ou une conversion spirituelle. Mais même dans ces cas, où les changements semblaient importants, les gens n’avaient pas vraiment changé. Il semblait que même la propension au changement était en quelque sorte déjà présente en qui ils étaient. Les changements survenus étaient plus comme élaguer un arbre, ou mettre un enfant sur son 31 avant une fête, un renouveau de l’extérieur qui révélait simplement plus de leur essence, plutôt qu’un changement de la personne même. Il semblerait que dans la plupart des cas, les gens ne changent pas. Mais ils peuvent apprendre et évoluer, et ils le font, tandis que leur vie globale suggère un processus d’évolution naturelle.
Nous trouvons que l’impulsion au changement est souvent mal placée, sur un mauvais niveau logique, comme lorsque nous disons « tu dois changer » en imposant la charge du changement à la personne plutôt qu’à son comportement. Lorsque nous recherchons le changement, nous devrions plutôt nous intéresser à ce qui pourrait soutenir l’évolution et le développement dans nos vies, ou envisager ce dont nous aurions besoin pour apprendre. Alors nous pourrions trouver un type de changement comportemental ou contextuel en soutien de notre apprentissage et de notre croissance.

LES CLEFS DE LA MAITRISE PERSONNELLE

Les clefs de la maîtrise personnelle nous permettent d’entretenir une relation créative avec la vie par la perception et la gestion de ses patterns complexes. Les clefs de la maîtrise personnelle étayent notre capacité à générer et renouveler nos modèles du monde. Elles nous aident à nous connecter avec le pattern de notre propre vie et à nous aligner au pattern plus vaste dans lequel nous vivons et agissons. Elles sous-tendent dès lors une relation saine avec notre soi propre et une participation plus détendue, mais tout aussi impliquée, au monde.

PREVENANCE

DE L’ATTENTION A LA PREVENANCE

Lorsqu’on extirpa de ses entrailles un ver aussi épais et aussi long qu’une large aiguille à tricoter, Peter ressentit un mélange de choc et de répulsion. D’une certaine manière, cette chose morte et aveugle semblait exprimer la pourriture qu’il avait pressentie depuis quelques jours.

Quelques jours avant, deux des artisans qui travaillaient dans sa maison s’étaient levés et étaient partis sans un mot. Le jour suivant, son assistant personnel en qui il avait toute confiance avait mystérieusement disparu sans explication. Et enfin un vieil ami, encore attristé par la mort de son père, s’offusqua d’une remarque insouciante, entra dans un accès de fureur et, dans sa détresse, déracina arbres et arbustes.

Comme si souvent à Bali, il ne semblait jamais pleuvoir sans eaux torrentielles. Peter pressentit que quelque chose connectait cet ensemble d’événements apparemment non liés.

Dans l’heure qui suivit la sortie de ce parasite indésirable, une part du mystère s’éclaircit. Peter apprit par un ami que son assistant était en fait parti parce qu’il avait entendu par hasard quelques remarques personnelles méchantes, malicieusement destinées à ses oreilles apparemment endormies.

Mais la chaîne d’événements n’était pas encore tout à fait terminée. Plus tard, en achetant ses médicaments pour nettoyer ses entrailles de tout autre hôte indésirable, Peter trouva le moyen de perdre son portefeuille qui contenait de l’argent  et des cartes de crédit. Avec cet événement, il pressentit qu’il devait payer son dû pour un mauvais alignement entré dans sa relation avec le pattern de connexion. Le lourd sentiment d’injustice et de prémonition qu’il avait ressenti depuis quelques jours commença à se dissiper.

Réfléchissant à ces événements, Peter remarqua qu’il y avait un pattern avec des objets et des personnes, importants pour lui, qui disparaissaient, en même temps que quelque chose d’étrange et d’indésirable avait fait son apparition. Il réalisa qu’il avait commencé à considérer sa connexion aux êtres et aux événements comme allant de soi. Dans ce processus, il s’était déconnecté du courant de la vie autour de lui et il eut besoin de revenir à une connexion attentive à ce qui était arrivé dans son monde.

Alors que l’attention est à l’origine exercée par les sens, elle implique en fin de compte beaucoup plus. La préoccupation de notre esprit oriente notre attention et influence sa qualité. L’attention est également affectée par notre relation avec le centre des sensations dans le cœur. L’attention centrée dans le cœur nous ancre dans un mode de fonctionnement qui s’équilibre aisément entre l’expérience interne et externe, et entre l’esprit et le corps. Elle offre un moyen de percevoir le monde d’une position de compassion et d’intérêt.

Lorsque nous faisons ainsi, l’attention devient de la prévenance. Nous équilibrons les perceptions de l’esprit avec les impulsions et les besoins de notre soi incarné. Nous équilibrons nos besoins avec ceux des autres.

La prévenance présuppose que nous sommes très présents à l’expérience, très préoccupés par ce qui se produit. En même temps, nous remarquons aisément ce qui se développe en nous et autour de nous. Nous sommes vigilants par rapport à ce qui survient dans notre champ perceptuel.

La présence, la préoccupation, et l’attention forment la prévenance. La prévenance est la première des clefs de la maîtrise personnelle. Une reconnaissance aigue de ce qui se passe dans notre monde est une condition préalable pour bien le gérer. La réflexion, le discernement, et l’engagement présupposent tous la prévenance.

REFLEXION

Avant la naissance de son fils, Jan se demandait comment le golden retriever de la famille réagirait au nouveau-né. A sa grande surprise, le médecin de famille suggéra que les premières déjections de Kobe soient données à manger au chien. Il dit que cela unirait Kokai à l’enfant et assurerait que l’animal ne lui fasse jamais de mal. Jan songea qu’il était étrange, quoique approprié, que quelque chose que nous considérons généralement comme inutile et dégoûtant devienne si précieux. Soudain, ce produit habituellement non désiré symbolisait une nouvelle vie, plus même que le premier souffle. Il pensa qu’utiliser ce premier déchet comme une nourriture offrirait un moyen non seulement de lier le chien à l’enfant, mais d’honorer un événement précieux.

La remarque du docteur provoqua en Jan une manière de penser que nous appelons réflexion. La réflexion est la clef d’une relation créative avec les patterns de vie. Par l’art de la réflexion, nous devenons sensibles, pas uniquement aux patterns que nous identifions dans le monde, mais à notre perception et notre interprétation de ces patterns. La réflexion est le moyen de pénétrer cette zone subtile entre deux mondes – le monde tel qu’il est, et le monde que nous créons, entre les choses comme elles sont et nos idées à leur propos.

Le mot « réflexion » évoque des images de miroirs et de surfaces réfléchissantes, de verre poli, de bois lustré, de fenêtres, de piscines et d’étangs reflétant nuages et ciel. Ces images sont des métaphores de notre propre esprit, qui ne détient pas uniquement nos représentations du passé, du présent, et du futur, mais peut y réfléchir. Dans la réflexion, notre esprit se retourne sur lui-même et ce qu’il contient, quittant le champ pour de nouvelles réalisations – comme des pousses souterraines atteignant des joyaux cachés, reliant ce qui a jusqu’ici été divisé et déconnecté.

Le terme « réflexion » couvre une gamme d’expériences subtiles. Parfois nous pouvons réfléchir de manière délibérée à un problème particulier. A d’autres moments, nous pouvons accueillir une libre étendue du cœur et de l’esprit qui nous emmène dans un état de conscience proche de la transe. Le rêve éveillé et la rêverie sont analogues à la réflexion.

Par la réflexion, nous pouvons appréhender notre expérience d’une manière qui n’est ni orientée problème, ni orientée solution, mais nous permet de nous connecter simplement avec ce qui arrive dans le moment présent. Avant que nous puissions résoudre un problème, nous avons besoin de devenir conscient de ce qu’il est. Nous nous connectons directement avec ce qui arrive maintenant, pas uniquement dans ses aspects extérieurs, mais, plus important, avec son sens caché et notre relation à lui. Par la réflexion, nous nous ouvrons aux nouveaux présents des rives de la conscience. Nous permettons à de nouvelles possibilités d’émerger des parties supprimées, distordues ou cachées de notre réponse à une situation. La réflexion permet au changement de mûrir en nous et d’apparaître au bon moment.

DISCERNEMENT

INTRODUCTION

La cour du roi Salomon était réputée pour la qualité et la rapidité de sa justice. C’était en grande partie dû à la sagacité du roi lui-même. Lorsque deux femmes déclarèrent chacune être la mère d’un nouveau-né, Salomon demanda qu’on lui apporte son épée. Il annonça qu’il règlerait leur dispute en coupant le bébé en deux et en leur donnant une moitié à chacune. Cela résoudrait le problème d’une manière juste, dit-il. Immédiatement, l’une des femmes dit « Non, non, laissez-lui l’enfant ! ». Salomon déclara alors que cette femme était la mère du bébé, car une vraie maman seulement préférerait abandonner son enfant à le voir mourir de manière si fantasque.

Dans cet exemple, Salomon n’utilisa pas son épée pour accomplir sa fonction de « couper » au sens littéral, mais il utilisa son intellect comme une épée pour trancher le cœur de la dispute. Il trouva rapidement une manière d’obtenir la vérité, en évitant un processus long et ardu de revendications et de demandes reconventionnelles, dans lequel il est possible qu’une partie mente de manière plus convaincante que l’autre ne dise la vérité.

Nous appelons ce type d’utilisation perspicace de l’esprit pour guider la perception et l’action « discernement ». Le discernement est la troisième des clefs de la maîtrise personnelle, vital pour une relation florissante avec les patterns de changement de la vie. L’attention garantit que nous apportons une présence concernée aux diverses facettes de ce qui nous arrive. La réflexion nous permet de revenir sur notre expérience, de telle manière que quelque chose de nouveau puisse émerger dans notre conscience. Et le discernement nous permet d’évaluer et d’affiner l’idée que nous recevons.

Le discernement peut être défini comme l’usage correct de l’intellect. Il nous aide à résoudre ce qui est incertain, à faire des choix, et à prendre une direction. Il nous permet d’évaluer la qualité de notre expérience et les conséquences de nos actions.

Le discernement nous aide à choisir de manière appropriée lorsqu’un choix est possible. Il nous aide aussi à reconnaître lorsque nous n’avons pas de choix, de telle manière que nous pouvons réagir avec tolérance ou de manière appropriée lorsque la situation le demande.

Comme notre réaction aux événements nous affecte tant, nous et les autres, la qualité de notre discernement a un énorme impact sur la qualité de nos vies.

PRENDRE DES DECISIONS ET CHOISIR UNE DIRECTION

Le terme « discernement » est un mot qui semble démodé à notre époque. Il rappelle un temps où les gens étaient plus concernés par la manière de résoudre des dilemmes moraux et éthiques.

Aujourd’hui, nous vivons dans une ère de grand relativisme. Nous reconnaissons que nos choix d’action sont déformés culturellement. De plus, des théories du chaos suggèrent que le pattern de vie est tellement complexe que toute action peut avoir des conséquences imprévisibles. Il en résulte que de nombreuses personnes concluent qu’un choix est une question de préférence individuelle.

Mais nos actions ne sont pas neutres. Elles ont souvent des conséquences à long terme. Nos choix n’influencent pas uniquement les aspects matériels et extérieurs de nos vies, mais aussi la fabrique subtile de nos vies intérieures. Les effets sur les autres peuvent également être considérables. Un nouveau fanatique peut détruire les vies de communautés entières. Les décisions de cadres d’entreprise et de dirigeants civils affectent des millions de gens tous les jours.

Alors qu’il est possible d’avancer comme argument que toutes les options sont identiques, nous considérons généralement certaines conséquences préférables à d’autres. Nous ne pouvons jamais anticiper tous les effets de nos actions mais cela vaut la peine de faire les meilleurs choix possibles.

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Le discernement nous aide d’abord à reconnaître, puis à suivre une direction de vie. Notre orientation générale dans la vie a un profond effet sur ce que nous faisons et apprenons et sur le sens de notre croissance et de notre développement. Reconnaître avec discernement notre direction dans la vie est une étape importante dans le soutien de notre propre développement. Aider les autres à choisir une direction est l’un des plus précieux services du coach en développement.

La direction influence le choix de l’intention. Mais nos diverses intentions ont également un rapport avec le choix de la direction. Le discernement nous aide à gérer la relation entre notre direction globale et nos intentions à court et long terme. Il nous aide à identifier une direction et à mettre en place, avec sensibilité, des intentions pour qu’elles s’accordent au contexte de notre vie dans son ensemble.

Ceci est important. Souvent, alors que nous souhaitons nous conduire d’une telle manière, nous agissons d’une autre. Lorsque cela arrive, nous pouvons sentir que nous avons une « bonne intention », mais que quelque chose nous empêche de la suivre. Mettre en place une intention ne requiert pas la contrainte ou la force, ce qui implique que nous sommes en fait divisés dans notre intention, une partie de nous désirant quelque chose et une partie ne la désirant pas. Dans de telles situations, le discernement peut être particulièrement important, alors qu’une intention plus ancienne, plus forte et possiblement oubliée depuis longtemps peut nous influencer de manière inconsciente. Cela peut demander un discernement considérable de reconnaître et de résoudre de tels conflits.

Lorsque nous choisissons nos intentions avec discernement, nous sommes capables de choisir des solutions tout en tenant compte de nos doutes et de nos autres besoins. Lorsque nous avons une intention sur laquelle nous pouvons nous aligner, nous donnons également une direction à notre attention. Nous pouvons dès lors permettre aux choses de suivre leur cours, utilisant notre discernement pour régler notre relation en développement avec notre intention. Est-ce que cela continue à valoir la peine ? Suivons-nous les bonnes étapes à sa réalisation ?

Le discernement comme la réflexion impliquent un équilibre entre la proactivité et la réceptivité. Mais alors que la réflexion penche pour la réceptivité, le discernement penche pour la proactivité. Le discernement est responsable. Il nous aide à reconnaître lorsqu’il est approprié d’abandonner quelque chose, de céder aux événements ou de faire des compromis avec nos principes. Il nous aide à savoir lorsque nous avons simplement été obstinés ou égoïstes d’une manière que ne rend pas justice à notre vrai moi. Et il nous aide à reconnaître quand nous devrions prendre une position et tenir bon face à notre vérité intérieure, quel qu’en soit le prix.

Le discernement, en conjonction avec l’attention, nous aide à nous accorder aux conséquences des différents courants d’actions, et à choisir de s’accorder à leur implication dans le pattern plus vaste des événements. Le discernement implique une sensibilité aux détails et une capacité à absorber l’image plus large. Le discernement est sensible à l’histoire, reconnaissant les enchaînements évolutionnaires qui ont formé le moment présent ; il anticipe également sur la manière dont le pattern du présent peut se développer dans le futur. Par le discernement, nous pouvons reconnaître lorsque le pattern présent a changé et, si nécessaire, identifier de quelle manière. Le discernement implique donc une capacité à appréhender un pattern plus vaste que l’esprit conscient ne peut le faire. L’esprit qui discerne embrasse comme une mère et tranche comme une épée.

Ceci est la signification plus profonde de la distinction entre le bien et le mal. Distinguer le bien du mal signifie avoir un sens interne des conséquences potentielles dans et autour de nous. Une telle sensibilité est guidée par nos valeurs et, de manière ultime, par des valeurs universelles, comme notre sens de ce qui est bon, beau, et vrai. Ces principes guident le coach en développement, lorsqu’il travaille également à les éveiller chez son client.